Dimanche 27 janvier 2008, Melbourne. Un dernier coup droit dans le couloir et c’en est fini de l’espoir de voir triompher un Français dans un tournoi du Grand Chelem, vingt-cinq ans après Yannick Noah à Roland-Garros : Jo-Wilfried Tsonga vient de perdre en finale de l’Open d’Australie contre Novak Djokovic.
Et pourtant le Français n’est pas passé loin. Il n’est pas passé loin, mais… il n’a pas gagné. Et il est allé rejoindre le rang des « perdants » français : celui des Proisy (Roland-Garros 1972), des Leconte (Roland-Garros 1988), des Pioline (US Open 1993, Wimbledon 1997), des Clément (Open d’Australie 2001), des Grosjean (Masters 2001), qui s’arrêtent sur la dernière marche des tournois majeurs. Le tennis féminin français, s’il est un peu plus heureux avec 4 titres du Grand Chelem et un Masters décrochés dans l’ère Open par Mauresmo et Pierce, compte également une belle brochette de finales perdues : par Pierce (Open d’Australie 1997, Roland-Garros 1994 et 2005, US Open 2005, Masters 1997 et 2005), Tauziat (Wimbledon 1998), Mauresmo (Open d’Australie 1999, Masters 2003 et 2006), et Bartoli (Wimbledon 2007).
Et pourtant, ce Français-là n’était pas comme les autres… C’est vrai, il n’a pas été torpillé en finale : il a pris un set au vainqueur. Et c’est un événement. Car parmi les finalistes cités plus haut, aucun n’a réussi à grappiller la moindre manche à part Patrick Proisy (en… 1972 !) et Mary Pierce (aux Masters de 2005 face à… Amélie Mauresmo !).
On y croyait, soyons francs. Ce Français-là n’avait rien à voir avec le petit poucet d’il y a sept ans, Arnaud Clément, qui était parvenu en finale du tournoi australien un peu par chance, reconnaissons-le (un bon tableau, et une demi-finale « abandonnée » gracieusement par Grosjean), et que l’ogre Agassi, habitué des grands événements, avait avalé goulûment. Cette finale-là ne ressemblait pas à celle du nonchalant Pioline qui avait dû chercher le titre à chaque fois contre l’intouchable « Pistol Pete » Sampras ; ni à celle de l’imprévisible Leconte, sifflé par le public parisien qui n’avait pas encore, alors, « compris [son] jeu » !
Djokovic était prenable, ce jour-là. Tsonga a un peu desserré son étreinte au milieu du second set ; surtout il a manqué l’immanquable : un passing sur une amortie trop courte de Djokovic, au 4e set à 5-5, 30-40… Il a beau répéter qu’il n’a rien à regretter, qu’il était à 100% et que c’était surtout le jeu du Serbe, tout en longueur, qui l’avait fait mal jouer, nul doute qu’il se souviendra longtemps de cette volée gagnante de Djokovic, trop heureux de voir le Français se tromper de côté…
C’est surtout au vu du parcours de Tsonga que cette défaite ressemble à une injustice. Il domine Murray au premier tour (l’homme en forme du début de saison, en témoignent ses succès à Doha et à Marseille) avec un aplomb tellement étonnant, une maîtrise des points importants tellement stupéfiante, que Jim Courier s’emporte au micro de Channel 7 : « A new star is born ! » Ses victoires contre Gasquet et Youzhny révèlent un potentiel de champion, mais que dire de son show face à Nadal en demi-finale ? Rien que pour ce match, la saison 2008 du tennis est sauvée de l’ennui et de la répétition. Parce qu’un tennis qui n’existait pas est apparu. Voir un Français mettre trois petits sets à l’indétrônable n° 2 mondial. Voir Super Nadal, en grande forme physique, se présenter en demi-finale sans avoir perdu une manche, et constater que son jeu ressemble à celui d’un junior en face d’un inconnu. Des volées amorties en veux-tu en voilà, dont certaines sont jouées derrière le dos. Un service effrayant de puissance et de précision. Des aces sur deuxième balle. Une prise de balle incroyablement précoce en retour. Un jeu constamment tourné vers l’avant. Un charisme indéniable et le public dans sa poche. Des fins de sets à chaque fois tonitruantes. Le match est déjà terminé. Nadal n’a rien vu.
Qui est Jo-Wilfried Tsonga ? Bien sûr, c’était déjà un monstre à 13-14 ans : en 1999, doté de qualités athlétiques hors du commun (il mesure alors 1m81 pour 74 kilos !), il remporte le championnat de France de sa catégorie. Bien sûr, il a gagné l’US Open chez les juniors en 2003, surclassant Marcos Baghdatis en finale et terminant l’année à la deuxième place mondiale. Mais dans le monde du tennis, on a vu beaucoup de recordmen de précocité retomber mollement comme des ballons de baudruche en se frottant à la dure réalité du circuit professionnel. Et parmi les Français vainqueurs de tournois du Grand Chelem juniors, certains ont très peu fait parler d’eux (Olivier Mutis, vainqueur de Wimbledon 1995), et d’autres, on se demande même s’ils ont fait partie du classement ATP (comme Julien Jeanpierre ou Clément Morel, vainqueurs de l’Open d’Australie, le premier en 1998, le second en 2002). Personne, réellement, ne pouvait donc prévoir le parcours lunaire du Français à Melbourne. Certes, on savait qu’il était capable de battre des grands joueurs (Moya et Ancic en 2004), et, après deux années de hernies discales, de problèmes abdominaux et de fissures de tendons rotuliens, 2007 l’avait vu abandonner enfin les tournois Futures pour le grand circuit et glaner de belles victoires sur gazon (contre Hewitt au Queens, notamment) qui lui valurent une wild-card à Wimbledon ; mais personne n’aurait parié que Tsonga était capable de se hisser au niveau des Federer, Nadal et Djokovic pendant toute une quinzaine.
Peut-être que la France tient là le champion qu’elle rêve d’avoir depuis toujours, depuis les Mousquetaires en fait : l’homme capable de gagner plusieurs tournois du Grand Chelem. Quand Amélie Mauresmo est parvenue en finale de l’Open d’Australie en 1999, en dominant physiquement Lindsay Davenport, on sentait bien que cette Française n’était pas « comme les autres ». Elle avait un tempérament de championne sur le court ; et si elle a tardé à confirmer, elle n’a pas déçu les espoirs portés en elle. Elle avait le mental pour être au sommet. De même, quand Mary Pierce est arrivée en finale de Roland-Garros en 1994, en ne concédant que 10 jeux en 6 matchs et en surclassant Steffi Graf, les Français de bonne foi pouvaient se dire : « Il y a de la magie chez cette joueuse, quelque chose d’irréel. » Et Pierce a acquis par la suite le plus beau palmarès du tennis français de l’ère Open. Tsonga, lors de cet Open d’Australie, a montré ces deux choses : un mental à toute épreuve et quelque chose de magique dans son jeu. Quelque chose qui faisait rêver les gens et qui, en même temps, leur donnait l’impression d’une maîtrise absolue. Quelque chose du Maître, peut-être…
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